De la santé mentale de la narratrice, du prochain roman de l'autrice, et de la programmation de la première cession de ma bulle poétique
Jusqu’ici tout va bien
Ça fait tellement longtemps que vous avez dû la croire morte, cette newsletter. Alors qu’en fait pas du tout, c’est juste que je traversais un épisode dépressif sévère, et que c’est un peu compliqué de communiquer avec la tête dans micro-ondes. Statistiquement, une personne sur six parmi vous touche présentement le fond de la piscine, avec ou sans la grâce d’Isabelle Adjani dans un clip de Luc Besson produit par Nicolas Rachline et Bernard Tapie en 1985 pour un million de francs. Isabelle Adjani, par ailleurs marraine de l’édition 2026 du Printemps des Poètes, histoire de bien calmer tout le monde après l’affaire Sylvain Tesson l’an dernier. Je pensais que ça tomberait sur Arielle Dombasle, parce qu’elle a été faite Officier de l’ordre des Arts et des Lettres en décembre. Ou alors sur Sophie Marceau, Omar Sy ou Thomas Pesquet, Jean-Jacques Goldman refusant toujours de participer. Mais en fait Adjani, c’est clairement bien plus judicieux : moins populaire de Sophie Marceau dans le cœur des Français, soit. Mais le cœur des Français n’est pas celui des troubadours. Contrairement à Sophie Marceau, Isabelle Adjani présente l’avantage de ne pas avoir publié de recueil de poésie présenté comme sérieux dans des espaces médiatiques auxquels les poètes et poétesses n’ont quasiment jamais accès, ce qui contribue à pacifier la situation. La preuve personne ne s’est énervé et Olivier Steiner a repris du dessert deux fois.
Chloé assise dans le trou noir
Pendant et après mon apnée en plein chlore le cul sur la surface carrelée, j’ai énormément avancé sur le manuscrit de Papa debout dans le couloir, et passé ma nuit au Musée d’Art et d’Histoire de Sainte-Anne en compagnie du Plancher de Jeannot. Traiter frontalement d’un sujet aussi primesautier que la maboulerie après quatre mois passés à parler de viol conjugal, revisiter le féminicide parental, disséquer mes TS et mes expériences psychiques limites alors que je dévisse déjà, passer la nuit en face du bâtiment des urgences psychiatriques en le vivant secrètement comme le supplice de Tantale : on pourra dire que ça, c’est fait. Et qu’après ce livre-là, je vais faire une pause niveau triturons-nous le cœur. Ça tombe bien puisque ce qui est prévu ensuite, c’est de travailler autour des arts divinatoires et de Maud Kristen, à qui je vais rendre visite en Uruguay dans quelques mois. Mon amitié avec Maud, ça fait partie des liens qui m’ont fait tenir. Comme quoi il peut être possible de voir une relation récente devenir plus puissante que des serments historiques.
Je ne pensais pas que le Plancher prendrait une telle place dans le livre avant de me retrouver face à lui. L’expo dans le musée m’importait peu en vérité, le musée est dans l’enceinte du centre hospitalier, ce que je voulais, c’était un prétexte pour retourner à Sainte-Anne, parler du peuple des pyjamas bleus et faire un tricot de mes souvenirs. Mais c’était sans compter la profondeur des entailles formant chaque lettre dans les lattes de chêne massif, doublée de la sensation qu’un parfum d’eau Javel flotte dangereusement autour. La publication de l’ouvrage aura lieu en janvier 2027, collection Ma Nuit au musée, éditions Stock, par conséquent chez Bolloré. Une option dont je me serais passée, j’ai hésité, conclu qu’un exercice comme Ma nuit au musée, vu où je voulais aller, ça ne se refusait pas. D’autant qu’avec un titre aussi avenant que Papa dans le couloir, il y a peu de chances que je participe à la dévorante réussite du groupe.
Deux dates la semaine prochaine
Demain, soit lundi 19 janvier, j’enregistre aux Souffleuses, à 20h30, l’émission de Marguerite du Trash Le masque et la plume dans le cul, dont je suis l’invitée. Les Souffleuses, c’est au 7 rue de la Verrerie, dans le Marais. Ça devrait être amusant et après on pourra squatter le bar, alors n’hésitez pas à passer.
Dimanche 25, à 18h, c’est la première cession de Chloé Delaume présente à la Maison de la Poésie. Je lirai des poèmes issus de recueils sortis il y a peu, aux côtés de Luz Volkmann, Philippe Savet et Héloïse Brézillon. Tous les ouvrages seront disponibles sur la table de la librairie Centrale, et j’espère une ruée dessus. Parce que dans ma sélection il n’y a que des éditeurs indé qu’il faut soutenir : Blast, les éditions Corti, Le Castor Astral, et surtout une petite structure qui était passée sous mon radar : les merveilleuses éditions du Bunker, dirigées par Hélène Lécot.
En savoir plus sur les trois auteurices qui liront dimanche
J’ai invité deux Tueuses : Luz Volckmann, qui a publié chez Blast Les chants du placard et Aller la rivière ; et Héloïse Brézillon, autrice de T3M aux éditions du commun et de Period2 aux éditions Cambourakis. Héloïse Brézillon, il y a de grandes chances que vous l’ayez déjà vu performer, elle est co-créatrice de la scène ouverte Mange tes mots, lit souvent ci et là. Je suis son travail avec attention depuis 2023, où je l’ai eu en mentorat à la Villa Valmont. Sa démarche est très singulière, la théorie n’est jamais loin, mais intégrée. Sa langue est inventive, vivante, mouvante, jamais surjouée. Sa poésie science-fictionnelle compte déjà nombre d’adeptes, dont je fais évidemment partie. Héloïse lira un extrait de son travail en cours : de l’inédit au programme, donc.
Luz Volckmann est une écrivaine féministe, trans et militante. Sa poésie est politique, mêlant vers et prose, donnant à entendre les voix silencées. Violences transphobes, deuil et amour communautaires sont frontalement abordés dans ses textes. C’est plus rare de la voir sur scène à Paris, parce qu’elle habite Marseille. Je suis excessivement contente qu’on puisse l’entendre dimanche, elle qui écrit : « Ce qu’il y a dans vos mots / Ce qu’il y a dans vos yeux / Je ne sais pas / Puisque ni le regard ni la langue / N’ont été faits pour nous // Je sais / Que l’on finit combustible / Je sais / Que l’on finit vase ». Il arrive que la Beauté s’assoie sur les genoux de l’Engagement.
Mon troisième invité, Philippe Savet, vient de sortir son premier roman début janvier : Mille millilitres de Ganymède, au Nouvel Attila. Le titre entier, qui se déploie en page de garde c’est Mille millilitres de Ganymède ou les cinq ou six trous du monde : une histoire d’addiction et d’homosexualité. Ce livre, que nous appellerons MMG pour plus de commodité, rentre dans la catégorie inventée en 1995 par Olivier Cadiot et Pierre Alféri : OLNI, pour Objet Littéraire Non Identifié. La forme de MMG est expérimentale, la nature du texte est hybride, la narration polyphonique, les sources d’énonciation multiples, la structure tenue par des dates, le rythme maintenu par des variations de registres.
En voici l’ouverture : «Ganymède est un jeune mortel d’une rare beauté qui n’est pas enlevé dans la fleur de l’âge par Jupiter transmuté en aigle foudroyant. Dans l’Olympe le clubbing il ne devient pas échanson : sa mission n’est pas de servir l’ambroisie à la table des dieux, ni de s’asseoir sur les genoux de son ravisseur, ni de partager son lit. Ganymède ne devient pas immortel. Les astronomes restés sur Terre ne le placeront pas au ciel dans la constellation du Verseau traversée par le Soleil et la constellation de l’Aigle à la frontière de la Voie lactée. Il ne rejoindra pas les satellites de Jupiter, transmutant à son tour en lune. Dans cette histoire, Ganymède est seul et c’est seul qu’il disparaît, conscient qu’aucun mythe ne viendra jamais le guérir de ses démons si ce n’est peut-être l’écriture de ce livre à moitié vrai à moitié maudit. »
Ganymède disparait, tous et toutes parlent de lui ou même s’adressent à lui. Ganymède dans la marge intervient, lui aussi. L’histoire se reconstitue, je ne vous en dirai rien. Si ce n’est que tout ça est teinté d’un romantisme noir, d’humour et d’une grâce folle.
à bientôt
chloé
En librairie