Le cri de Mère Castor par une journée quelconque

De la réalité de la bataille culturelle - et de la poésie de Julie Nakache qui m'a sauvé la journée

Remarques & Cie
3 min ⋅ 17/02/2026

Grommelle Grommelle

Ça a commencé dès le matin, de ces matins qui se pointent alors que la nuit blanche n’a généré que deux paragraphes et un bout de plan, qui plus est pas très bons. Se connecter aux RS, tomber sur la reprise d’une « enquête » du Figaro datant d’il y a quatre jours qui s’en prend aux libraires parisiens indés, ces sales gauchistes perfusés aux subventions qui ont l’audace de se croire utiles, commentaires d’une abyssale connerie à l’appui. Des années que je gardais dans mes amis FB cette « journaliste littéraire » fan d’Eugénie Bastié, sous prétexte d’observer ce qu’il se passe en face, tout en me disant que si d’aventure elle se retrouvait modératrice sur une de mes rencontres en salon, je lui proposerais d’aller se faire dévorer les entrailles par une colonie de fourmis rouges. J’ai donc viré la petite fafette avant midi. Parce qu’en fait, ce n’est plus tenable.

Ca craint vraiment

La bataille culturelle ce n’est pas pour demain, on est en plein dedans. Perrine Le Querrec joue depuis cinq ans son texte Rouge Pute, publié par les éditions de la Contre Allée. De la poésie documentaire : « Pendant plusieurs semaines, des femmes, des héroïnes, m’ont confié leur vie et leurs mots. Notre besoin commun de briser le silence et l’indifférence autour des violences conjugales et de ses nombreux visages (…) C’est cela que vous allez lire ». Sur sa page FB elle nous informe que « depuis quelques semaines les dates programmées ou en préparation sont annulées. » Motif invoqué par les structures, exemple cité : « Notre direction ne souhaite plus s'engager sur un projet avec ce sujet et portant ce titre pour novembre prochain, comme on ne sait pas qui va être élu aux municipales. ». Ça a le mérite d’être clair.

Souvenirs, souvenirs

Ça me rappelle un peu les réactions lunaires au moment du Printemps des poètes l’an dernier, avec l’affaire Sylvain Tesson. Il y avait un peu de tout et plein de n’importe quoi. La tribune, je l’ai pas signée, sur le fond j’étais d’accord mais le texte n’était pas bien écrit, je ne pouvais pas être solidaire. – J’ai préféré ne pas m’en mêler, c’est de la mauvaise publicité, d’ailleurs t’aurais pas dû signer, tu tends le bâton pour te faire battreJ’ai pas envie d’être black-listé alors que le Printemps des Poètes ça a toujours été de la merde. - Quand tu regardes les noms des signataires, t’es quand même bien obligée de te dire que ce qui les motive les plus, c’est un coup de projecteur. - T’es consciente que maintenant t’auras plus aucune bourse ni aucune subvention ? Ce bon esprit français, toujours un vrai bonheur.

Et soudain surgit face au vent

Heureusement, en préparant ma bulle poétique de dimanche (Maison de la Poésie, 18h), j’ai découvert un poème génial dans l’anthologie annuelle de Jean-Yves Reuzeau chez Seghers, titrée cette fois Chemins de liberté : On le sait, de Julie Nakache. Je ne vous le copie pas, faudra venir l’entendre (ou acheter le volume). Julie Nakache a 45 ans, elle a publié six livres, je suis passée complètement à côté. Son dernier recueil est sorti chez Exopotamie, une maison que je ne connaissais pas non plus. Il s’appelle Entre chiens et louves, et est illustré par Kolet Goyhenetche. Je lui ai demandé de me l’envoyer en PDF, je viens de le finir, ça m’a fait un bien fou de me faire un shot de beau.

Extrait :

Un chien mange le ciel

Une fille peu soigneuse découpe l’horizon

Heure volée par les ciseaux

Et le jour tombe

Avec une mère sur son seuil.

Je suis dans ton ventre dans tes yeux dans

ta lumière

là où tu vis où l’on peut l’innocence.

Je suis là où les pierres deviennent feuilles

où la mémoire réclame l’oubli.

Lèvres jaunes bleues rouge coquelicot

Nous mangeons des fleurs.

Mâcher les pétales. Croquer les corolles.

Avaler les tiges.

Des racines poussent dans nos gorges.

« Mère, dis-moi dans quel pays secourt-on

les pierres ? »

La journée s’est remise d’aplomb, parce que La poésie ne sauve pas, la poésie ne sauve rien, mais il y a la poésie. Alors penser à Sylvia Plath, avec ou sans tulipes puisque c’est l’hiver ici.

Ce soir je vais à la Nouvelle Eve écouter Pascale Borel, ex chanteuse du cultissime groupe Mikado. Il y a des chances que le public reprenne en chœur son tube à elle, J’aime tellement Proust et que je m’entende mentir en rythme.

Jeudi je serai à la médiathèque d’Enghien les Bains, pour un entretien avec Nicolas Carreau.

Ensuite :

à bientôt

chloé

Remarques & Cie

Par Chloé Delaume

Chloé Delaume pratique l’écriture sous de multiples formes et supports depuis la fin des années 90. Elle a publié une trentaine de livres, sorti deux albums, présenté des tas de performances, réalisé un court métrage et clip. Citoyenne de la République bananière des Lettres, elle est lauréate du Prix Décembre 2001, du Prix Médicis 2020, a été pensionnaire à la Villa Médicis en 2010-2011, mais tait qu’elle est chevalière des Arts et des Lettres depuis que c’est aussi le cas de Francky Vincent. Dommage, ça faisait chic auprès de ses anciens camarades du lycée de Sartrouville.

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